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La Chambre – Lucas Federlen

Acte I : Raison

Pièce carrée vide aux murs de béton gris sans la moindre ouverture vers l’extérieur, deux hommes reposent au sol, l’un allongé, l’autre adossé contre l’un des murs. Ils sont tous les deux inconscients.

Scène I

FRED, MARLONG

L’homme allongé prend peu à peu conscience en se mouvant légèrement de gauche à droite. Il se lève, étourdi.

FRED

Qu’est-ce que ? Où suis-je ? (En tournant sur lui-même, le regard porté sur les murs. Il s’arrête sur l’homme adossé.) Ah ! Voilà donc quelque chose d’autre que ces quatres murs austères… (En s’agenouillant devant l’homme.) Tu m’entends ? (Il le secoue.) Ne soit pas mort, ne soit pas mort…

L’homme se réveille.

MARLONG

Hein ? Mais vous êtes fou ? Qu’est ce qui vous prend, lâchez-moi ! (En le poussant et se levant d’un bond. )

FRED

Calmez-vous, je voulais juste vérifier que vous étiez bien en vie, je suis désolé !

MARLONG, choqué

Mais où est-ce que vous m’avez traîné ? (Agressivement.) Qui êtes-vous ?

FRED, déconcerté

Je… Je suis… Je m’appelle Fred !

MARLONG

(Se rue sur Fred et l’empoigne.) Fais-moi sortir d’ici !

FRED, apeuré

Écoutez je suis comme vous, je me suis réveillé là ! (En désignant l’endroit où il reposait.)

MARLONG, en criant

On est où là !?

FRED

Mais je ne sais pas !

MARLONG

(Le lâche et le frappe au ventre.) Alors qu’est-ce que tu fais ici !?

FRED

(Au sol, tousse, les bras croisé sur son visage.) Je me suis réveillé ici bon dieu ! Croyez-moi ! Comment j’aurais pu rentrer ? Il n’y a pas de porte !

MARLONG

(En lançant un regard circulaire de gauche à droite puis de haut en bas.) Ça n’a aucun sens…

FRED, rassuré

Ça a l’air d’être du béton…

MARLONG

Et il a été coulé il y a longtemps, visiblement.

FRED

Comment vous pouvez dire cela ?

MARLONG

Je travaille dans le bâtiment, ce genre de matériaux est courant dans le métier.

FRED, hésitant

C’est quoi votre nom ?

MARLONG

Appelle-moi Marlong.

FRED

D’accord…

MARLONG

Fred, c’est ça ? (Se frotte la tête.)

FRED

Oui c’est bien cela. (Réfléchit.) Il n’y a aucune aération dans cette pièce !

MARLONG

(Jette un regard au plafond.) Oui, c’est fermé.

FRED

Nous sommes dans une boîte hermétique mais nous n’avons pas de problème à respirer. C’est plutôt étrange, non ?

MARLONG

Je sais pas, peut-être l’air dans la pièce ?

FRED

Si c’est vrai, il ne nous reste plus que quelques heures à vivre seulement…

MARLONG

Qu’est-ce que c’est que ce bordel !

FRED

Ça n’a aucun sens. Nous n’aurions pas pu rentrer dans cette pièce, tout est fermé. Et vu l’âge des murs, nous sommes là depuis longtemps. Mais alors, nous aurions déjà dû consommer tout l’oxygène…

MARLONG

Alors il y a une porte dérobée contre un mur ! (Donne deux gros coups d’épaule contre le mur en grognant.)

FRED

(Tapote le sol du pied.) Peut-être qu’il s’agit d’un test.

MARLONG, cynique

Un test de qui ?

FRED

Du gouvernement, d’un sociopathe, peut-être des extraterrestres…

MARLONG, d’une voix sarcastique

Des extraterrestres ! Et puis quoi encore, une prison martienne ?

FRED

C’est juste une hypothèse, calme-toi…

MARLONG

(En tâtonnant les murs.) Cherche plutôt une ouverture au lieu de raconter de la merde.

FRED

(Caresse la surface du mur un moment, puis en aparté.) C’est un cauchemar, je suis en plein songe…

Scène II

FRED

FRED

(Debout en plein milieu de la chambre, paumes ouvertes.) Je suis perdu. Entre ces quatres murs, je suis perdu. Je ne comprend pas ce qu’il se passe et aujourd’hui, pour la première fois, aucune explication logique ne m’apparaît. Pour la première fois, mon rationnel m’abandonne, je suis seul avec ma peur.

Lève les yeux au plafond, l’air désespéré.

Ainsi isolé, avec cet homme, je suis terrorisé et désespéré. Je redoute sa force physique et son impulsivité. Je suis pris au piège, dans une prison de pierre,  avec quelqu’un qui incarne tout ce que je n’ai jamais été. Le loup et l’agneau, le chasseur et sa cible. Il va me faire la peau s’il comprend qu’en me tuant il pourra gagner quelques heures d’oxygène en plus. Je me tais à ce sujet, je préfère lui laisser miroiter qu’une sortie existe, sans trop y croire moi-même…

Scène III

FRED, MARLONG

FRED

(Adossé au mur.) Tu viens d’où ?

MARLONG

(Faisant les cent pas.) Ça n’a pas d’importance, que je sache.

FRED

On pourrait déduire comment on est arrivé là en se concertant tous les deux.

MARLONG

(S’arrête, réfléchit, puis lâche un soupir en s’asseyant.) J’ai grandi en banlieue parisienne, maintenant je vis dans sa périphérie.

FRED

J’habite à Montréal.

MARLONG

Ville même ?

FRED

Oui. Tu te souviens de ce que tu as fait hier ?

MARLONG

Oui, j’étais avec une bande d’amis dans les rues de la capitale en train de fêter le 14 juillet.

FRED, surpris

Hier ? Le 14 juillet ?

MARLONG

Oui, la fête de la prise de la Bastille.

FRED

La fête de la fédération…

MARLONG

Pardon ?

FRED

Non, rien. (Troublé.) Dans ma mémoire, hier nous étions à la fin décembre, le vingt précisément.

MARLONG

Qu’est-ce que tu racontes ?

FRED

Tu ne t’es jamais réveillé avant aujourd’hui ?

MARLONG

Mais non, c’est la première fois !

FRED

Ça ne colle pas, le cadre spatio-temporel est incohérent…

MARLONG, avec autorité

Mais sois plus clair !

FRED

Je veux dire… Enfin, tu fêtais le 14 juillet de quelle année ?

MARLONG

1984.

FRED

Moi 2005…

Scène IV

MARLONG

MARLONG

(Debout en plein milieu de la pièce, paumes ouvertes.) Comment ça 2005 ? Il délire, c’est ça ? Les hommes lâches ont souvent tendance à raconter n’importe quoi. Mais là, c’est de la folie ! Il n’avait pourtant pas l’air d’un mauvais bougre le pauvre, plutôt facile à vivre, même s’il se cassait trop la tête à chercher une explication à tout. La seule chose qu’il était utile de chercher c’était la sortie.

S’arrête quelques instants, le regard perdu dans le vide.

J’imagine bien le calvaire si l’on était amené à rester là plus longtemps encore. Comment mangerais-je ? Comment pourrais-je ne pas succomber à la folie, moi aussi ainsi enfermé comme un animal… Le souvenir de ma famille que je ne reverrai peut-être jamais me tourmenterait et je retiendrais mes larmes en frappant de toutes mes forces contre le mur, avec l’espoir de le voir se rompre. Je ne baisserai pas les bras, au moins.

Scène V

FRED, MARLONG

MARLONG, hébété

(En se ressaisissant.) N’importe quoi !

FRED

Je te jure, je suis né en 1973. Au jour d’aujourd’hui, j’ai trente-deux ans !

MARLONG

Mais je suis né en 1950, j’ai trente-quatre ans ! Si ce que tu dis était vrai, j’aurais des cheveux blancs et des rides sur mon visage !

FRED

Je n’ai aucun intérêt à mentir ! Et tu ne penses pas que la situation est déjà assez délirante comme ça ? Nous sommes enfermés dans une boîte de béton âgée d’au moins dix ans, il n’y a aucun conduit d’aération et pourtant nous survivons ici depuis deux heures déjà sans aucun problème d’oxygène ! Une incohérence temporelle, c’est un paradoxe qui s’ajoute aux autres !

MARLONG, s’énerve

Tu me traites de menteur ?

FRED

Mais non, loin de moi cette idée ! Je dis simplement que nous sommes pas dans le monde que nous connaissons. Ça y ressemble mais rien de tout cela n’est possible dans le monde réel !

MARLONG, se calme

Tu penses qu’on est où alors ? Dans une dimension parallèle ? C’est n’importe quoi !

FRED

Comment tu expliques qu’on arrive à y voir clair alors qu’il n’y a aucune source de lumière ? Comment tu expliques qu’on soit enfermé ici alors qu’on ne vit même pas dans le même siècle et même pas sur le même continent ?

MARLONG

J’explique ça par… (Hausse les épaules.) Laisse-moi tranquille un moment…

Scène VI

FRED

FRED

Les heures défilaient dans un silence malaisant, Marlong était couché sur le sol froid à la recherche du sommeil, que moi je ne trouvais pas. Quelque chose se brisait en moi au fur et à mesure que le temps passait et que les paradoxes m’apparaissaient. Je cherchais une explication logique, mais il était impossible de tirer au clair l’irréel de la situation. Je sentais une migraine apparaître à force de réfléchir, j’étais comme obsédé par la quête de logique. À chercher une raison, je perdais la mienne…

Acte II : Démence

Scène I

FRED, MARLONG

Marlong est assoupi au sol tandis que Fred fait les cent pas en laissant glisser sa main contre le mur.

FRED, d’un air aliéné

L’oxygène, pas d’oxygène… La lumière, pas de lumière… Le temps, pas de temps… La sortie, pas de sortie… Les murs… (Se redresse.) Pas de murs ! (Marche droit vers le mur et se cogne brutalement en tombant au sol. Se relève en secouant la tête.) Mur, mur, mur et mur…

Secoue la tête quelques secondes encore.

Nan, ressaisis-toi. Calme, calme. (Pousse un soupir.) Comment je… Qu’est-ce qui m’arrive ? Moi qui normalement est cartésien, rationnel… Moi qui trouve toujours le moyen de ne pas paniquer face au paranormal. Moi, aujourd’hui confronté à une situation dépourvue de sens, j’en cherche un en vain. Moi, qui a toujours refusé de croire en un Dieu, mes idéaux s’en trouvent bouleversés. Moi, qui ne sais plus, deviens autre…

Tombe à genoux en hurlant de douleur, les mains croisées sur le visage.

MARLONG, avec colère

(Toujours allongé.) Mais ferme-la bon sang !

FRED

(Se rue sur Marlong, saisit violemment son cou et l’étrangle.) C’est à cause de toi ! C’est de ta faute ! C’est toi qui est responsable de ta mort ! C’est toi qui te suicide avec mes mains !

Scène II

MARLONG

MARLONG

(Allongé au même endroit, le cou étranglé par Fred. Il tourne la tête vers le public et parle très sereinement.) Il était déchaîné. Il était une avalanche de haine. Malgré son corps frêle, mes coups et mes frappes n’avait aucun effet sur lui. Il ne lâchait pas ma gorge. La douleur était atroce, je ne pouvais plus respirer et mes poumons était en feu tandis que ma gorge était nouée. J’étais pendu à un arbre, impuissant contre une corde qui m’enserrait le cou et lentement m’assassinait. Je mourais, je le savais. J’expiais un à un mes péchés en espérant pouvoir atteindre les portes du paradis.

Ses yeux commencent à devenir embués de larmes.

Tandis que j’expirais mon dernier souffle en explorant les plus vieux souvenirs qui habitaient ma mémoire, je vivais à nouveau toute ma vie alors que je succombais. C’était fini, je n’étais plus qu’un corps inerte dans un monde qui avait perdu tout son sens. C’était fini, je ne reverrais plus jamais Marie, mes deux filles et Georges, mon fils aîné. C’était fini, je ne serais plus jamais aimé par ceux qui m’entouraient. J’étais mort, et ça avait été pire qu’un cauchemar.

Scène III

INCONNUE

Au milieu de la pièce, une femme se réveille doucement, allongée au sol. Derrière elle, Fred repose inconscient, dos au mur.

INCONNUE

Se lève en lançant un regard circulaire, tourne sur elle même puis finit sa ronde face au public qu’elle observe quelques secondes avec un regard choqué.

FIN

Lucas Federlen

Lucas Federlen

Superviseur de BeSeven. Étudiant en filière littéraire, je m'ouvre à beaucoup de sujets dans l'espoir d'y trouver un intérêt et apprendre de nouvelles choses.

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