Eux – Lucas Federlen

Le monde dans lequel je vis n’est plus ce à quoi il aurait dû ressembler. Il n’existe rien de plus rageant que le souvenir révolu de ma jeunesse. Le souvenir d’un passé heureux, gâché. Gâché par des hommes, hommes qui avaient déjà tout. Tout sauf la première place, le haut du podium. Par avidité et quête de pouvoir, ils se sont tous lancés dans une même et seule lutte insensée.

Aucun des puissants n’a réfléchi aux conséquences. Seuls eux-mêmes comptaient. Alors les forages ont commencés, tout le monde voulait prouver qu’il était le meilleur, le plus riche, le plus influent. Mais pour cela, il leur fallait de la matière en quantité. Aucun des puissants ne s’est demandé si la planète pourrait supporter ces jeux mondains à grande échelle. Seuls nous autres, misérables, considérions à juste titre leurs exactions, mais personne ne nous considérait.

Lorsque cela a commencé, l’ensemble des nations s’y était formellement opposée. Alors les nantis ont établi le plateau de leur jeu dans des zones échappant à la juridiction de tous États : les mers internationales. Ces dernières ont finies par être remplies de complexes sous-marins tels que le Poséidon ou l’Océane. Le plus imposant de tous, l’Atlantide, polluait autant en une journée que Paris en une semaine. L’un d’entre eux a même transformé l’épave du Titanic en un gigantesque hôtel.

Ce fut une catastrophe pour les milieux aquatiques. Des milliers de poissons remontaient à la surface, raides morts. Des baleines s’échouaient par centaines sur les plages, la faune et la flore marine était mourante. Très rapidement, les scientifiques ont conclu que plus rien de vivant ne pouvait survivre dans les océans, de part la toxicité de l’eau et de sa densité six à sept fois trop élevée. Plus rien de vivant n’occuperait nos mers, et c’était à cause d’eux.

Comprenez qu’il était possible de se déplacer librement sur la mer, en enjambant les cadavres pourrissant de cétacés, crustacés et autres animaux marins entassés entre les décombres de plastique et de métal flottant. Mais si, par mégarde, vous posiez un pied sur la surface de l’eau, gare à vous ! Vous auriez pu le perdre.

Toute cette tragédie survint seulement vers la fin. Lorsque tout fonctionnait encore correctement, les complexes sous-marins et maritimes rivalisaient de luxe, d’ingéniosité et d’ampleur. Bientôt, tous les océans du monde ne suffirent plus.

Les dictateurs et les autres gouvernements peu soucieux des droits de l’Homme ouvrirent les portes de leur territoire aux folies industrielles des puissants, conscients qu’ils provoqueraient la ruine de leurs nations. Mais ils ne pensaient qu’à leur enrichissement immédiat.

Les moins sourcilleux monnayèrent même des terres habitées, du plus petit patelin jusqu’à la capitale pour certains. Les sommes échangées se chiffraient en quelques trilliards toutes cumulées, et encore, il ne s’agissait que de l’achat d’un terrain.

Des sommes inimaginables furent dépensées pour à nouveau bâtir des installations inutiles. Et pourtant, ce n’était rien en comparaison des quelques centaines de millions de personnes obligées de déménager sans compensation, sans qu’on ne leur demande leur avis.

D’immenses structures de toutes sortes de matériaux remplacèrent leurs foyers. Il y en avait sur tous les continents, les styles et les gadgets différaient en fonction de la culture locale. Enfin, bien souvent la culture locale n’existait plus puisque plus rien ne survivait à ces immenses chantiers.

Malgré les différences esthétiques et architecturales, le but de chacun était le même : construire la plus imposante tour possible. On entendait dire qu’ils prévoyaient d’atteindre l’espace et d’y affréter un vaisseau attendant en orbite autour de la station. C’était l’objectif de chacun : être vu.

Le constructeur du complexe sous-marin Atlantide était complètement ruiné et dut abandonner l’idée d’atteindre le plus grand sommet. Devenu la risée du monde aristocratique, il se suicida en sautant du haut de sa propre tour, haute de seulement sept kilomètres.

Toutes ces grattes-ciel s’allongeaient bien au-delà des nuages, devenant visibles de plus en plus loin chaque jour. Même moi doit reconnaître que je trouvais cela très impressionnant à l’époque.

Les tours furent enfin terminées, mais pas toutes, certaines ayant dû arrêter subitement leurs constructions faute d’argent. Comme ce gratte-ciel qui se voulait entièrement serti de pierres précieuses… Les tours se voyaient même depuis chez moi, certaines avaient atteint leur objectif et atteignaient l’espace. Alors, fiers de leur accomplissement, les puissants se pavanaient devant les caméras du monde entier.

Aux infos, tous les jours on n’entendait plus que parler de cela : La tour d’Untel et d’Untel venaient d’atteindre telle et telle hauteur et largeur, la tour d’Untel avait ceci ou cela, …

Enfin, on entendait aussi parler des échecs de certains dont la tour avait été percutée par un astéroïde, un avion ou avait subi un séisme. Alors, ayant tout perdu, ils mettaient fin à leurs jours. Mais l’ombre de leur tour demeurait, brisée au sommet. Inutile et faisant de l’ombre à nous, simples misérables, mais faisant pâlir n’importe qui.

Personne n’y habitait et pourtant des forages de plus en plus importants secouaient la planète pour permettre la récupération de matière première. Les séismes se démultiplaient, l’équilibre terrestre était perturbé sans que cela n’intéresse personne.

Vivre dans un rayon de cent kilomètres autour d’une tour était très risqué, surtout qu’elles avaient été pensées pour être hautes et non pas solides. Un jour, l’une d’elle est tombée, elle s’est étalée tout autour de la Terre, plusieurs fois sans pour autant causer la fin des forages. L’ONU voulut agir mais la majorité des pays, corrompus, avait voté contre. De toute manière, le droit de veto avait été utilisé par les nations principales de l’ONU.

Tout se détruisait, sauf ce qui avait été construit pour résister. Et encore, des chocs d’une telle violence, d’une telle intensité et aussi répétés venaient à bout de bien des choses. Eux, ils avaient bien compris cela. Alors ils se décidèrent de se réfugier sous terre.

C’est ce qu’ils firent en construisant chacun leurs bunkers. Très rapidement, le jeu mondain reprit, tout le monde voulait avoir le meilleur bunker. Certains se vantaient que le leur pouvait résister à l’ensemble des missiles nucléaires dont disposaient les nations sans aucun problème, d’autres que le leur pourrait tenir plusieurs millénaires sans s’ouvrir, ou pouvait produire ses propres ressources.

Un jour, l’un d’entre eux révéla publiquement le sien : il avait reproduit intégralement tout Wall Street sous terre. Débuta alors une guerre de reproduction des lieux qui avaient été rachetés et détruits par eux-mêmes. De la Tour Eiffel à Las Vegas, en passant par Taipei 101, et tout cela à taille réelle, toutes ces merveilles d’hypocrisie tenaient dans l’enceinte des complexes blindés inhabités. Pendant ce temps, des milliards de personnes se retrouvaient sans abri à cause des tremblements de terre. Et c’était à cause d’eux.

Les zones littorales furent ravagées par les raz-de-marée, on dénombrait autant de morts chaque mois que de blessés durant les deux guerres mondiales réunies. Les puissants, confortablement installés dans leurs colossaux bunkers, ne subirent aucune de ces conséquences et ils n’eurent qu’à attendre que les catastrophes qu’ils avaient causés cessent.

Lorsqu’elles eurent cessé, les puissants découvrirent la Terre ravagée en sortant de leurs abris souterrains. Je ne sais pas trop pourquoi, mais ils décidèrent alors de coloniser d’autres planètes. « La Lune, tout d’abord ! » avait dû s’écrier l’un d’entre eux.

Et la conquête lunaire fut lancée. Au début, personne ne voulait y croire. Les puissants, après avoir causé le chaos sur Terre, sous-terre et dans les mers, abandonnaient lâchement le monde en ruine qu’ils avaient détruit ?

Comment pouvaient-ils supporter le poids de leur culpabilité ? Comment pouvaient-ils encore investir des fortunes colossales après toutes leurs extravagances ? La réponse était simple : ils voulaient continuer le jeu mondain. Et nous continuions de crever de faim et de froid : c’était un abandon lâche et égoïste.

La même compétition reprit, les puissants commencèrent par construire des bases de lancement en réprimant violemment les émeutes et en menaçant leurs ouvriers pour les obliger à poursuivre le chantier. On sentait clairement un changement entre les premières installations, somptueux hôtels de luxe, usines haut de gamme automatisées et pépinières d’entreprises aristocratiques, et ces nouvelles constructions. Il ne s’agissait que de l’apanage de leur folie.

Là, la volonté était de s’échapper de la destruction, de fermer les yeux sur ce qu’ils avaient fait. Les constructions intermédiaires étaient futiles, la presque totalité était non viable et vide, c’était simplement des gouffres en ressources. Ce jeu mondain, vide de sens, allait causer la fin de notre espèce.

Les fusées, sortant peu à peu d’entre les décombres, se construisaient petit à petit, de plus en plus grandes. Au bout d’un moment, on vit les fusées jaillir dans la nuit dans un éclair de feu. Toutes plus extravagantes que les autres, l’une, en forme de Tour Eiffel explosa après seulement quelques minutes d’envol. D’autres encore s’écrasèrent en entraînant un gigantesque fracas, à notre grand contentement.

Mais la plupart purent fuir vers les étoiles sans problème, disparaissant dans l’immensité de l’espace. Il n’y avait rien de plus rageant que de les voir, les voir s’enfuir en nous laissant dans le monde qu’ils avaient gâché. Gâché pour un jeu mondain inutile, inutile puisqu’une simple démonstration de pouvoir. Pouvoir que tout le monde leur connaissait déjà.

Aujourd’hui, cela fait déjà quinze ans que l’on survit sur Terre depuis leur départ. Chaque pierre que l’on repose pour reconstruire la civilisation tombe en écrasant une centaine d’honnêtes humains martyrisés par les plus forts partis en quête de territoire. Ils ne reviendront plus. Ils voudront aller toujours plus loin.

La vie s’était améliorée de jours en jours depuis leur départ. La société, l’humanité, s’était lentement relevée et s’était unie pour reconstruire le monde. Cela a duré treize ans. Maintenant, de nouveaux riches ont déjà émergés parmi nous et nous font construire leurs fusées en utilisant les dernières ressources disponibles sur cette planète.

Lucas Federlen

Lucas Federlen

Superviseur de BeSeven. Étudiant en filière littéraire, je m'ouvre à beaucoup de sujets dans l'espoir d'y trouver un intérêt et apprendre de nouvelles choses.

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S'il fallait décrire ce qu'est BeSeven en une phrase, cela serait celle-ci :

Rassembler des individus ambitieux afin qu'ils puissent réaliser leurs rêves et exceller.

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