Illustration de la partie 1 de Elle

Elle (partie 1) – Lucas Federlen

Au cours d’une vie, il m’est donné de voir et d’étudier, d’observer et d’apprendre. Souvent, je me mets à faire comme mes modèles, vivre à leur manière, m’habituer à leurs coutumes et m’y plaire jusqu’à me confondre à eux. Il m’est même arrivé d’oublier qui je suis et mourir avec un hoquet de surprise.

Pourtant, à chaque fois, malgré l’oubli, malgré le bonheur, malgré la tristesse, la torture ou la maladie, à chaque fois Elle m’a sauvé. Épargné ou maudit, je ne sais même plus qui je suis après tant d’agonies.

Je me souviens d’une de mes vies, je n’étais alors qu’un enfant. À cette période ma peau était noire, je me traînais derrière ma mère dans un village. La chaleur écrasante malmenait mon petit corps frêle et maigre. Je me souviens qu’elle était si pesante et ma langue si sèche que tout en moi se ramassait contre le sol poussiéreux.

J’aurais aimé m’écrouler, mais il fallait que je marche, que je continue à suivre ma mère. Ma démarche se faisait de plus en plus lourde, de plus en plus difficile, je n’entendais plus que le bruit de mes pas résonnant dans mon esprit. Si fort qu’il en devenait douloureux.

Le bruit se fit de plus en plus lent, et de plus en plus fort. Puis le soleil assassin disparut, je ne voyais plus rien, je me sentis précipité à toute vitesse, attiré par une force supérieure à la mienne et tout mon corps bascula face à la gravité en s’écrasant dans une explosion sonore.

Je ne sais jamais ce qu’il advient de mon enveloppe charnelle après cette étape-là. J’ai bien essayé de rester dans ce néant une fois, mais le calme irréel, l’absence de tout, même de sens et de pensées m’a fait peur. Je me précipite au-dehors au plus vite, à chaque fois. Ensuite, je me sens libre, je ne suis nulle part, plus en moi-même ni sur Terre.

Une plénitude m’envahit, je me sens toujours bien à ce moment-là. Je me sens léger, tellement léger que je commence à m’élever lentement. Je monte jusqu’à une source de bien-être encore plus profond, et alors que je m’en approche, une douce chaleur se répand dans mon corps. Je me sens alors véritablement heureux et serein.

Je chute, à chaque fois. Je retombe sur Terre dans un lit, un matelas, un canapé, une couche de feuilles, des peaux animales, dans une maison, un appartement, un restaurant, dans une tente ou dans une case et même cette fois-ci sur un banc dans une rue froide. Je me réveille glacé avec pour seule protection contre l’hiver une couverture de laine sale, rapiécée et recouverte de givre.

Il est minuit passé et je ne peux pas fermer un oeil. Le froid, le bruit et les lumières, les klaxons et les phares, les cris et la musique, les passants avinés et moqueurs, je perçois tout cela. Je sens à chaque fois leur regard avide sur le peu d’argent qu’il me reste. J’ai dû cacher mes économies dans mon caleçon pour les protéger. Mon sac me faisait office d’oreiller. Mais il a disparu.

Une secousse a provoqué mon réveil et j’entends les bruits de pas du voleur déjà trop loin pour que je puisse le rattraper. Un clochard de soixante ans, voilà qui ne paye pas de mine. J’attrape la bouteille d’alcool sous le banc, c’est la seule façon de supporter ma condition et d’avoir une impression de chaleur.

C’est ainsi dans le désespoir et la peur d’une autre agression que je me rendors sur ce banc gelé, une nuit d’hiver à Paris, que je me meurs en seulement quelques heures. Je me souviens toujours mieux des morts douloureuses. À chaque fois, c’est ce dernier soupir tant redouté que je découvre être mon plus grand refuge. Il arrive que ma vie soit longue, quelques années dans l’indigence ou l’abondance, mais également qu’elle ne dure que quelques minutes à peine.

Je ne sais pas comment Elle décide des vies qu’elle va m’attribuer, ni pourquoi je dois souffrir autant de ne pas pouvoir sortir d’un corps sans torture. Au cours de l’une de mes vies, j’ai pu chercher des explications dans la religion. Néanmoins, toutes ces religions monothéistes ne lui ressemblent pas. Leur Dieu semble aimant et bon envers ses enfants alors qu’Elle n’a jamais témoignée d’affection ni de compassion envers moi.

Jamais les textes ne font état d’une divinité torturant les siens de corps en corps, de mort en mort. Je me souviens avoir été dans les ordres catholiques, musulmans, protestants, juifs et aussi hindouistes. Cependant, ma vie s’est à chaque fois terminée dans le néant malgré la foi rassurante qui m’accompagnait toutes ces années.

Je me demande si ce n’est qu’une invention pour se rassurer, néanmoins je ne souhaite même pas y croire. Cela serait trop triste de vivre dans l’attente d’une fin. Nous sommes tous des livres vierges au départ, mais notre histoire ne peut pas se terminer aussi brusquement. Je n’en ai pas l’envie et je sais que le paradis me tend les bras avec pitié, à chaque fois.

Et pourtant, Elle ne l’est pas. Elle n’est pas Amour ni Douceur. J’ai compris qu’elle était un être d’une grande puissance, peut-être est-elle égale à ce Dieu aimant, peut être est-elle Satan. Cependant, il est certain qu’elle n’est pas le Dieu que les croyants prient sur Terre. Si elle l’est, les croyants se tromperaient lourdement sur ce qu’Elle est réellement.

Il ne s’agit pas de désespoir, mes vies sont parfois commodes et même agréables. Lorsque l’on vit une existence heureuse, la mort n’est pas une délivrance ou une amie. On vit dans son ombre et dans la peur de sa venue. Avant que je ne pousse mon dernier souffle, sur mon lit de mort, je revois tous les bons moments sans parvenir à autre chose que de les ressasser avec chagrin. La mort est un coup de couteau, une plaie infectée, une tumeur à l’âme dans ces cas-là et elle guide notre vivant par la peur.

La mort, lorsqu’elle survient, est fulgurante. Même si elle est douce, elle reste plus douloureuse qu’une mort dans une vie triste et morne. Je me demande comment les Hommes vivent avec cela, moi qui ne passe qu’un temps en eux ne peux sûrement pas comprendre. À leur place je resterais pétrifié à l’idée de sortir dans la rue, l’idée de mourir m’empêcherait de vivre. L’idée de mourir une seule fois m’empêcherait d’aimer l’existence unique dont je rêve.

J’en suis conscient depuis trop longtemps, c’est triste. Surtout cette fois-là où mon réveil avait été trop parfait, dans un lit propre, les couvertures rouges comme le feu chatoyait mon corps, la pièce était éclairée de la lumière orangée d’un coucher de soleil. Une douce chaleur se déposait délicatement sur ma peau, elle ne m’étouffait pas. Je glissais dans l’air, enveloppée dans des draps soyeux, couchée sur un oreiller de coton, mes longs cheveux bruns descendant jusqu’à mon buste, avec un homme, assoupi à mes côtés.

Je ressentais un grand amour à son égard et je savais que cela était partagé. Puis, je sentis une grande fatigue en moi, et suffisamment rassasiée pour ne pas avoir faim, je savais que je ne manquerais de rien ici et je m’endormis à mon tour. Cette vie paraissait être la meilleure qu’il m’avait été donné d’avoir. Mais le lendemain, quelques heures après avoir pu jouir d’un quotidien formidable, je m’aventurais près d’une des fenêtres de l’habitation.

Nous logions visiblement dans un appartement, au quatrième étage, la vue était splendide. Je fus soudainement prise d’effroi. J’avais réalisée que je ne voulais pas que cette vie s’arrête avant longtemps. Je ne voulais plus connaître la cinglance de la mort ou être à nouveau empêtrée dans un cycle de mort interminable. Je me mis donc à redouter la mort et à la fuir. Je fuyais tellement la réalité et le monde extérieur que je ne mis jamais un pied en dehors de mon appartement.

Je vivais terrée dans quarante mètres carrés en devenant pratiquement paranoïaque, à tout craindre, même les loisirs pouvant me distraire du réel et de l’approche de la fin. Mon conjoint m’a quittée après ce brusque changement de comportement. En quelques semaines je m’étais retrouvée seule, sans rien. Je n’ouvrais jamais la porte, même quand quelqu’un y frappait.

Il est revenu plusieurs fois. Je crois que malgré notre rupture, il s’inquiétait pour moi. Mon cadavre a sans doute été retrouvé à cause de l’odeur pestilentielle qui s’en dégagait. Je ne mangeais plus, ni ne buvais de peur d’être empoisonnée. La peur avait brouillé mon esprit jusqu’à provoquer mon propre décès, comme à chaque fois.

C’est fou comme les émotions peuvent altérer notre façon de vivre et nous causer des torts. Combien de larmes ai-je versé après chaque événement tragique survenu dans ma vie ? J’ai perdu le compte du nombre de fois où le chagrin s’est emparé de moi. Une emprise fatale, ou critique quand j’avais de la chance. J’ai mis longtemps pour réussir à faire la part des choses entre ma tristesse et celle des autres.

Au début, je me souviens d’une grande empathie et d’une générosité beaucoup trop grande pour les autres. Souvent, des personnes abusaient de cette bonté dans leurs intérêts. Je n’ai jamais trop compris pourquoi Elle m’avait créé ainsi, si fragile et démuni dans un monde dangereux et mauvais. Il m’a fallu du temps pour comprendre qu’en fait, tous les Hommes naissaient innocents et purs, mais qu’en grandissant ils devaient s’acclimater et adapter leur tempérament à la dureté du monde.

Je ne sais pas si je suis moins sensible qu’avant ou si je m’y suis seulement habitué. Tout est plus brut, mes sentiments ont perdus en finesse. Une gamme d’émotions qui en précisait d’autres a disparu et il m’est acceptable de rejeter, de me moquer, de détester et d’être en colère. Je n’aime pas ce en quoi j’ai évolué et je ne comprends pas pourquoi nous devons devenir une vague copie de son soi antérieur.

J’ai l’impression que l’on utilise ce dont notre esprit est capable à des choses futiles et égoïstes. Nous le meublons de lourds escaliers ne menant sur rien d’autre que le vide.

Lucas Federlen

Lucas Federlen

Superviseur de BeSeven. Étudiant en filière littéraire, je m'ouvre à beaucoup de sujets dans l'espoir d'y trouver un intérêt et apprendre de nouvelles choses.

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S'il fallait décrire ce qu'est BeSeven en une phrase, cela serait celle-ci :

Rassembler des individus ambitieux afin qu'ils puissent réaliser leurs rêves et exceller.

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