Illustration de la partie 2 de Elle

Elle (partie 2) – Lucas Federlen

Je me souviens d’une vie, j’aimerais la dissocier de moi, ne pas y avoir été ni l’avoir fait. Lorsque je me suis réveillée dans cette maison de banlieue, je sentais une colère en moi, pénétrante et enfouie. Je me souviens avoir été saisi en tout premier lieu par cette haine, avant même de me rendre compte que je me trouvais dans mon salon, désordonné et sale.

Vu l’état de délabrement de la pièce, je savais pertinemment que j’incarnais la vie d’un pauvre homme d’un pays plutôt riche, anglais, je crois. Je pensais vivre dans la modestie, quoique mes rideaux rongés par les mites et les gros sacs poubelles noirs malodorants indiquaient davantage une vie pauvre. Je me trompais lourdement.

J’étais étonné au début de ne pas avoir d’amis enfouis dans mes souvenirs, mis à part ce Charlie qui se présentait dans mon esprit comme un ami fidèle et qui me voulait du bien. Pourtant, je n’arrivais pas à me souvenir de son visage, aucun trait physique ne m’apparaissait. Je cherchais à le rencontrer en fouillant dans mon répertoire téléphonique en vain, puis dans l’annuaire et même dans les registres municipaux. C’était à en devenir fou. Charlie était introuvable.

Pendant ce temps, mon appartement se délabrait un peu plus chaque jour, des traces de moisissures constellaient ma vaisselle demeurée dans l’évier et les sacs poubelles devenaient de plus en plus odorants. Vers la fin, il m’était presque impossible de rester chez moi tant la puanteur était étouffante. Je vivais dans la rue, à la recherche de mon ami introuvable. Je ne rentrais que pour dormir, mon quotidien se limitait à mon quartier où je tournais en rond en sonnant aléatoirement à certaines portes en espérant un miracle. Mais un soir, en rentrant chez moi, mon regard se déposa sur une jeune femme esseulée. La rue était déserte et quelque chose en moi se réveilla.

  • Tue-la.

Quelqu’un me répétait ces quelques mots en boucle, je ne pouvais détacher mon regard pervers de cette jeune fille. Elle devait à peine avoir vingt ans. Des pulsions me parcouraient, ma pression sanguine augmentait et je me savais les yeux exorbités et un sourire carnassier sur le visage. C’est là que je compris. Ce visage, cette partie de moi prédatrice, c’était lui Charlie.

Je pris peur, peur de moi-même, peur de Charlie et je m’enfuis en courant, réprimant le monstre qui sévissait au sein de cette vie, en moi-même. Je claquai la porte de mon appartement en me laissant tomber à l’intérieur sur le carrelage froid et sale. Tremblant, livide, dévasté et rageur, je ne savais plus quoi penser. J’avais erré si longtemps à la recherche de mon ami pour découvrir si brutalement qui il était réellement.

Il fallait que je m’occupe, je voulais arranger les choses, oublier, me faire pardonner de mes instincts. J’allais devenir quelqu’un de respectable, j’allais me trouver un emploi et une famille qui me soutiendrait sans jamais connaître ces événements. Je me mis à nettoyer, à ranger et à balayer ma folie hors de chez moi, je voulais reprendre le contrôle.

C’est en ouvrant les sacs poubelles que je compris que je ne l’avais jamais eu. Des morceaux de corps humains découpés les remplissaient. Charlie les avait tués. Je les avais oublié. Suite à cela, je suis tombé entièrement dans la folie. Mon dernier souvenir fut mon cou se brisant sur une corde et mon corps se balançant au plafond de ma chambre.

Je crois qu’après ça je n’ai plus été le même, j’ai plusieurs fois décidé de purement et simplement me suicider quand je me rendais compte que ma vie était placée sous le signe de la maladie de l’esprit. La chute, puis le choc demeurait moins difficile à supporter que la douleur occasionnée par le doute permanent et la peur de soi. Ce n’était pas un choix facile, la décision de se suicider était à chaque fois plus térébrante. Il est encore plus ravageur de se forcer à plonger dans le vide, appuyer sur la gâchette, trancher ses veines, avaler du poison, que de souffrir des tortures journalières.

Je préfère mourir à petit feu que dans une explosion plus succincte. La plupart des Hommes pensent que la mort est immédiate. Lorsque la balle perfore votre crâne, pour les scientifiques, vous êtes mort en quelques secondes. Pourtant, même en étant entièrement désintégré par l’explosion d’un missile à Alep, il m’a fallu du temps pour enfin quitter cette vie. Un instant sur Terre est une éternité pour les mourants.

Cela peut ressembler à un vieil adage ainsi raconté, mais c’est la seule façon de décrire cette sensation. On se revoit une dernière fois dans un miroir, les souvenirs déformés par le passage du temps, puis on sent le souffle de la vie s’envoler doucement, plongeant notre esprit dans la confusion et une peur terrible de cette finalité. On essaye par tous les moyens de la retenir en nous, on essaye de fermer la bouche dans la panique, de se boucher le nez et les oreilles, de fermer les yeux.

Mais ce sont des réflexes disparus, on n’a déjà plus possession de notre enveloppe charnelle. On sent notre âme comme aspirée en-dehors de notre corps et ressent cela comme une sorte de parasite qu’il faut éliminer. À chaque fois, je cherche à trouver cette bête et la faire déguerpir, mais j’agite les bras dans le vide. Je ne suis plus que la projection de mon esprit, rien de plus ne subsiste que l’âme emmenée ailleurs pendant que la raison agonise.

Cela devient encore plus difficile à supporter quand on a occasionné soi-même une mort précipitée. On n’a pas de regrets ni de remords, seulement une haine de soi. On donne une réponse aux questions que l’on se pose avant de passer à l’acte. Me reste-t-il encore des choses à vivre ? Est-ce le bon choix ? Est-ce que ça fait mal ?

La réponse est toujours oui. Une souffrance folle brûle l’esprit, même dans l’instant où la mort arrive, où il est déjà trop tard, pendant la chute, quand la balle percute, et c’est seulement là que l’on regrette, que l’on aimerait avoir une seconde chance, recommencer depuis le début, qu’au final la vie que l’on mène est loin d’être la pire.

Puis on se déteste. Avant on aime plus le monde, pendant on s’aime soi, après on ne s’aime plus. À chaque fois. Cela peut paraître assez délirant, mais les notions que vous avez mises au point, temporelles, physiques, mathématiques ou encore biologiques sont toutes erronées. Les propriétés de la Terre ne sont pas fixées, ce sont des variables qui changent chaque jour.

Pourtant, vous vous obstinez à tout normer et à tout rapporter sur des définitions et des explications rationnelles. La vérité est que chaque jour, depuis toujours, au plus loin de ma mémoire, je me souviens que l’attraction terrestre était différente, que la pression atmosphérique était différente, que la vitesse luminique était différente, tout comme la vitesse sonore et l’épaisseur du soleil.

Je ressens ces différences. Au cours de la vie d’un homme ces changements sont imperceptibles, mais j’ai vécu bien plus de vies qu’il m’en faudrait pour en avoir fait l’expérience. Pourquoi persistez-vous à y croire, si l’univers vous démontre le contraire ? J’ai souvent cherché une réponse, et je crois que je l’ai. Vous comme moi sommes aveuglés par la douceur apportée par l’illusion de contrôle, c’est sûrement pourquoi je continue de croire qu’Elle fait attention à moi.

D’une certaine manière, j’aurais aimé pouvoir la rencontrer, je ne sais rien d’Elle. C’est simplement une force qui s’empare de moi et m’arrache à la mort. Je sens parfois sa présence quand je suis seul, je sais très bien qu’elle me surveille. Elle a l’air presque maternelle comme ça. Je me berce d’illusions, moi aussi. Je comprends l’espoir et même le fait de se mentir à soi.

Un jour, j’ai été chimiste. Je me suis demandé ce qu’il se passerait si j’essayais de calculer la masse d’un atome. Je savais pertinemment que la réponse était aléatoire, mais je voulais être sûr que ma réponse serait la taille normée terrestre. Mon calcul a bien sûr été erroné, la masse terrestre est une variable et les mathématiques un procédé qui ne permet pas d’avoir une autre réponse que celle attendue, c’est toujours pareil.

Pourtant, je ne me suis pas arrêté en si bon chemin, j’ai appris la physique, l’astronomie et la biologie, et une à une j’ai infirmé les théories humaines. Quand ce fut au tour de la physique quantique d’être infirmée, je fis un arrêt cardiaque, mon corps ne l’a pas supporté. À chaque fois que j’incarne une vie, je suis un chemin que je suis censé emprunter, c’est écrit.

Une destinée déjà toute tracée. M’aventurer sur certaines pistes m’est proscrit, je n’ai pas le droit d’avoir un libre arbitre, seulement d’en avoir l’illusion. J’ai parfois l’impression que c’est la même chose chez vous. Le regard d’autrui, la pression du groupe et le besoin de s’intégrer vous rendent si identiques alors que chacun d’entre vous est un bijou organique, une pièce unique. C’est flagrant dans ces sociétés occidentales.

Au fond, cela n’a pas vraiment d’importance ces différences culturelles, même si les us et coutumes sont différents. À chaque fois, peu importe le continent où je me réveillais, j’étais une femme, un homme, une entité. Je ne sais pas ce que je suis, et pourtant j’agis avec plus de piété que la plupart des Humains. C’est dommage, triste et dommage.

Il aurait été plus utile de s’aider, s’aider à vivre. Comme cette fois où je me trouvais chauffeur, j’aimais cette vie, j’aimais bien être conducteur de bus. Je l’ai été dans une de mes vies, je savais m’orienter dans la ville, menant mes passagers, polis et impolis, vers les lieux touristiques. J’avais cette envie de voyage qui était comblée et pourtant je ne partais jamais très loin.

J’avais cette envie de contact humain qui était satisfaite et pourtant je ne parlais jamais très longtemps. Cependant, je me levais le matin, je rejoignais à pied le hangar en sifflotant, puis je récupérais l’autobus et partais au premier arrêt. Cela pendant plusieurs jours, plusieurs mois sans jamais perdre en enthousiasme.

J’avais quelques difficultés financières, mais je vivais bien. Quand on est mort de faim, de soif, tué par son père, sa mère, son frère, un inconnu dans la rue, un proche en colère, un militaire, par un obus, quand on a vécu la guerre et la misère, on se satisfait de bien peu. Cette vie était mon oasis dans le désert, pas un mirage, une vie apparemment réconfortante qui s’avérait pire que la mort. Des vacances, presque.

J’arrête de me plaindre, je ne parle que de moi-même alors qu’il ne s’agit pas de mon histoire. En même temps, je n’ai jamais connu autre chose que ma propre existence, mon interminable quête de sens. J’aimerais pouvoir penser comme vous, savoir ce qui vous anime, vous connaître mieux. Néanmoins, je suis tellement différent de ce que je vois de vous. Peut-être est-ce car je ne peux voir qu’au fond de moi, mon for intérieur est différent de ce que vous percevez de moi.

Il peut en être autant pour vous, peut-être qu’au fond vous êtes bons, mais que pour survivre vous enfouissez certaines de vos caractéristiques. Ce serait un comble pour moi qui depuis toujours ai cette image de vous. J’espère ne pas me tromper, la vie serait trop triste sinon. Je m’égare à nouveau, il faudrait que je me ressaisisse, que je parle enfin d’Elle et qu’elle m’entende, qu’Elle sache qui je suis et combien je souffre.

Tu m’as créé et aujourd’hui, comme chaque jour, à chaque fois tu m’abandonnes, tu m’abandonnes à une mort certaine. Ma naissance pose problème à ma mère comme à moi-même. Je préfère être abandonné avant de naître que de vivre une vie dans l’abandon. Et voilà que je me sens emmené dans une prochaine vie. Ne l’oublie pas, ne m’oublie pas. Pas comme à chaque fois.

Lucas Federlen

Lucas Federlen

Superviseur de BeSeven. Étudiant en filière littéraire, je m'ouvre à beaucoup de sujets dans l'espoir d'y trouver un intérêt et apprendre de nouvelles choses.

2 commentaires

S'il fallait décrire ce qu'est BeSeven en une phrase, cela serait celle-ci :

Rassembler des individus ambitieux afin qu'ils puissent réaliser leurs rêves et exceller.

S'il fallait décrire ce qu'est BeSeven en une phrase, cela serait celle-ci :

Rassembler des individus ambitieux afin qu'ils puissent réaliser leurs rêves et exceller.

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